Il y a quelques temps, nous étions invités à une réunion à la crèche d’Ela pour faire le point sur le projet pédagogique mis en place par l’établissement. Cela aurait pu être une réunion assez banale de parents qui échangent sur “quoi les enfants ils mangent-comment les enfants ils dorment- quoi les enfants ils font”…. Mais pas du tout. Cette réunion a, bien au contraire, eu un arrière-goût de nostalgie et de mélancolie qui m’a amené à écrire ce post.

Cette année dans cette crèche, ils ont décidé de créer “un mur des familles”… Le principe ? Que chacun amène des photos de sa famille et les affiche sur les murs de la structure. Vous vous doutez bien qu’au moment où le mot “photo” est sorti, j’ai tendu l’oreille. Et j’ai écouté leur approche : des photos pour faire un lien avec la maison, assurer une sécurité affective à l’enfant, rendre visible la diversité des familles (il n’y a pas moins de 19 nationalités différentes à la crèche d’Ela), renforcer le lien entre les parents et la structure d’accueil, favoriser la réaction et la communication des enfants sur ce qu’ils voient…

L’approche pédagogique m’a énormément intéressée, car c’était finalement un aspect de l’affect lié à la photographie dont je n’avais pas forcément pris conscience. Nos photos parlent de nous, mais chez les enfants, elles n’évoquent pas uniquement la nostalgie du moment passé qu’elles évoquent chez un adulte, elles les rassurent. Et puis ils adorent ça.

Mais ce n’est pas tant ça qui m’a rendu mélancolique. C’est ce qui a suivi. Certains parents avaient déjà sur eux quelques clichés de famille et ont été invités à les présenter. Il s’en est suivi une série de témoignages qui m’a beaucoup touché. Des parents étrangers, dont la famille vit à plusieurs milliers de kilomètres, qu’ils ne voient pas aussi souvent qu’ils voudraient et qui se rattachent à leurs photos pour montrer à leur fils qu’il n’est pas seul. Des parents qui vouent un privilège à certains moments du quotidien et qui ont naturellement tenu à immortaliser un de ces instants sur le papier. Des parents déçus de s’apercevoir que finalement, ils ont peu de photos de leurs familles et surtout, qu’ils n’ont pas de photos d’eux avec leurs propres enfants, tous réunis. Des parents tristes de montrer certaines photos car certains êtres chers ne sont plus là. Des parents fiers de voir leur petit avec son frère ou sa sœur dans un moment de complicité fraternelle. Des parents satisfaits d’avoir réussi à réunir amis et famille le temps d’une photo souvenir où tout le monde heureux. En une vingtaine de minutes de présentation, j’ai pris tout un tas d’émotions que les photos pouvaient engendrées chez ces personnes de plein fouet… et j’ai du mal à le digérer. A croire qu’à force de faire des photos, j’en oublie leur pouvoir.

Il s’en est suivi un travail d’introspection redoutable.  Et nous, qu’avons-nous de tout cela ? J’ai donc fouiné tous les recoins de mon ordinateur pour regrouper un maximum de photos de notre grande famille. Cela a évoqué des souvenirs, ouvert certaines blessures, déclenché des fous-rires, puis des regrets.

Il y a des photos que je ne ferai jamais parce certaines personnes sont parties bien trop tôt. Il y a des photos que je n’aurai jamais parce qu’au moment où j’aurai dû les faire, je ne les ai pas faite. Il y a des photos que je n’ai pas mais que je devrai avoir, et je vais y remédier dès que possible. Et il y a des photos que j’ai et que je garderai précieusement. Celle-ci en fait partie. Il s’agit de ma grand-mère, mon “amatxi” comme on dit au pays basque. L’unique grand-parent qu’il me reste, la maman de ma maman et donc l’arrière grand-mère d’Ela. Et je suis heureuse d’avoir cette photo de mon amatxi radieuse avec son arrière petite-fille sur les genoux. J’en ferai d’autres à mon retour au pays, pleins d’autres. Mais en attendant j’ai déjà celle-là. Et même si elle n’est pas forcément bien cadrée, je m’en fiche. Là ce n’est plus la qualité de l’image qui compte, c’est le sens qu’elle a pour moi, et qu’elle aura pour Ela…

Vivez dans le présent, mais prenez-soin de vos souvenirs.

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